LA SAMARITAINE ( Jean 4)
Le récit de La Samaritaine, chez Jean, suscite un certain nombre de questions que nous nous efforcerons d’évoquer, soit dans l’ordre où elles apparaissent, au fur et à mesure de la narration, soit en relation avec la Genèse, 29, ou la passion du Christ. .
Jésus part en Galilée :
Jésus part en Galilée, quand il apprend que les pharisiens disent de lui qu’il fait plus de disciples que Jean et qu’il baptise plus que lui :
Au chapitre 3 v.22 , on apprend que Jésus baptise.
Au chapitre 4 v.1, on apprend que ce sont ses disciples qui baptisent.
Pourquoi Jésus part-il en Galilée ? A –t-il peur de quelque chose ? Part-il pour éviter la comparaison avec Jean, que les Pharisiens ne manquent pas de faire en le considérant comme une sorte de « superJean » ?
En fait, il n’y a pas de rivalité entre eux. Mais, le baptême n’a pas le même sens pour les deux personnages. Les disciples du Christ baptisent en son nom.
Il lui fallait traverser la Samarie :
Jean dit que Jésus devait traverser la Samarie, lieu où les Juifs ne passaient jamais, car ils considéraient les Samaritains comme impurs. La Samarie n’a été convertie qu’après la mort du Christ et sa résurrection. Habituellement, les Juifs n’y allaient jamais.
Cette phrase « il lui fallait traverser la Samarie », n’est donc absolument pas historique, mais symbolique.
Le récit est, en effet, ici, profondément théologique. Jésus devait traverser la Samarie, car l’ Evangile doit être confronté à toutes les cultures.
La Samarie, c’est ce que Jacob a transmis à Joseph. Or Joseph n’est pas le descendant direct de Jacob. Jacob n’a pas béni directement Joseph, mais les enfants de Joseph.
D’où la question : « qu’est-ce que Jacob a transmis à Joseph que l’on va retrouver ici ? »
Es-tu plus grand que notre père Jacob, qui nous a donné ce puits, et qui en a bu lui-même, ainsi que ses fils et ses troupeaux ? demande la Samaritaine
Jésus et la Samaritaine se rencontrent auprès d’une source. Nous retrouvons ici une figure déjà présente à plusieurs reprises dans l’Ancien Testament où les puits et les sources sont des lieux de rencontres, de reconnaissance, des lieux messianiques.
Dans la Genèse, 29, Jacob arrive chez Laban après avoir rencontré Rachel au puits. Il a gagné ses faveurs en faisant boire le petit bétail de Laban, même si ce n’est pas l’heure, et en roulant la pierre, dans un geste protecteur à l’égard de Rachel. Jacob embrasse Rachel et pleure d’émotion, son baiser et cette rencontre sont « source » de larmes. C’est ensuite que Laban reconnaît Jacob avec ces mots : « Tu es mes os et ma chair » ( allusion à Adam et Eve). La scène du puits était donc le prélude à une reconnaissance. Lorsque la Samaritaine parle du puits de Jacob, c’est à ce puits qu’elle fait référence.
Les allusions métaphoriques :
Que représentait la pierre, qui bouchait l’entrée du puits ?
Cette pierre ne pouvait être enlevée que lorsque tous les troupeaux étaient rassemblés. Alors, seulement, ils avaient accès à la source. Ce rassemblement est une allusion à l’Eglise ( ecclesia= église= rassemblement) . Or, il se passe avec Jacob et Rachel quelque chose qui ne se passe habituellement que lorsque tous sont rassemblés. Puisque, Jacob, rencontrant Rachel, a le pouvoir de faire ce qu’habituellement le groupe rassemblé peut faire. Dans l’épisode précédent ( Gn 28. 10), l’échelle de Jacob était la rencontre du ciel et de la terre. Ici, un homme seul peut faire ce qui se passe quand tout Israël est rassemblé : rencontre du ciel et de la terre.
Si Jacob devait rouler la pierre pour ouvrir l’accès au puits, dans La Samaritaine, Jésus est assis sur la source elle-même, à même la source, car il est la Source lui-même.
Dans les deux textes, le puits est le lieu de rencontre entre un homme et une femme.
Mais, pour Jacob et Rachel, il prépare des fiançailles. Entre Jésus et la Samaritaine, y aurait-il des fiançailles métaphoriques ? La Samaritaine n’a pas de nom. Elle représente la Samarie, ainsi que les femmes dans leur ensemble. Y aurait-il dans la Samaritaine, une préparation de la naissance de l’Eglise ?
Que dire de l’heure où se déroulent les faits ?
Dans l’Ancien Testament, l’heure habituelle pour abreuver le bétail (épisode « liturgique ») était le soir . Jacob prend l’initiative de le faire en plein jour. De même, dans La Samaritaine, Jésus rencontre la femme à la sixième heure, c’est-à-dire le midi, et donc en pleine clarté. C’est alors que l’on peut montrer quelque chose. Mais, la sixième heure, c’est aussi celle qui débute le calvaire du Christ.
C’est pourquoi, si l’on peut faire un parallèle entre les deux textes de l’Ancien et du Nouveau Testament, quoique Jacob ne soit pas Jésus, on peut aussi faire un rapprochement entre la Samaritaine ( Jean 4) et la future passion du Christ.
Jésus est fatigué du voyage.
Lors de sa passion, Jésus connaîtra ce même épuisement d’avoir tout donné.
Il demande à boire à la samaritaine. Sur la croix, il dira aussi « J’ai soif ».
Les apôtres sont allés lui chercher à manger. Ils sont soucieux de sa nourriture. Avoir à manger ou à boire paraît donc essentiel pour Jésus.
Mais, Jésus déjoue tous les clichés :
aux disciples qui reviennent lui apporter de la nourriture, il la refuse. A la samaritaine à qui il a demandé à boire, il parle d’une tout autre eau de source.
En effet, Jésus entreprend une autre recherche : elle n’est pas matérielle mais spirituelle. Nous autres, êtres humains nous avons des manques. Nous cherchons comment les combler. Et, pour répondre à la question suivante : « comment entrer dans une démarche
spirituelle ? », l’évangéliste Jean utilise la pédagogie du malentendu.
La pédagogie du Malentendu :
De même qu’en refusant la nourriture apportée par les apôtres, il signifie qu’il privilégie la nourriture spirituelle à la nourriture terrestre, de même, avec la Samaritaine, il engage un dialogue ambigu à propos de la soif et de l’eau de source.
Par cette demande : « donne-moi à boire », la Samaritaine comprend bien sûr, que Jésus a soif , comme c’est le quotidien dans un pays aux fortes chaleurs.
Mais, la seconde phrase de Jésus indique tout de suite que sa conversation est mystérieuse. « Si tu connaissais le don de Dieu et qui est celui qui te demande donne-moi à boire, tu lui aurais toi-même demandé à boire, et il t’aurait donné de l’eau vive ». Pourquoi la femme aurait-elle demandé à boire, puisque c’est Jésus qui est censé avoir soif et être dans la situation du demandeur ?La Samaritaine n’entend rien à tout cela et reste très matérialiste et pratique : « tu n’as rien pour puiser, et le puits est profond. D’où aurais-tu donc cette eau vive ?». On sent que le malentendu s’installe entre eux, car ils ne parlent pas de la même eau.
Lorsque Jésus parle de l’eau vive, il s’agit de l’eau source de vie, celle qui jaillit .
Mais, lorsque la Samaritaine évoque la source de Jacob, son ancêtre, celle dans laquelle il s’est désaltéré, Jésus, lui, en fait, n’ a pas besoin de boire de l’eau de cette source, car il est lui-même la Source. L’eau matérielle ne passe la soif que temporairement. Jésus entre dans une notion d’éternité. Il veut faire de chaque être humain une Source.
Que peut comprendre cette femme ? Jésus semble vouloir lui apporter quelque chose, mais quoi ? Fin psychologue, il l’interpelle sur un sujet qui l’implique personnellement : son mari et même ses cinq maris. Et cette fois, c’est nous, lecteurs, qui pouvons le connaître, ce malentendu. Comment interpréter ces cinq maris ? Cette femme est-elle une croqueuse d’hommes, perpétuellement insatisfaite, qui aurait collectionné les aventures ?
Il semble que l’explication soit tout autre. Dans l’Ancien Testament, les Samaritains ont été cinq fois idolâtres. Les cinq maris de la Samaritaine représenteraient ces cinq idolâtries. L’idolâtrie naît d’un problème de relation à l’autre, celui qu’on idolâtre. Jésus ne tient pas à être considéré par la Samaritaine comme un sixième mari possible, si elle tombait dans une sorte de « Jésuslâtrie ».
Ce que Jésus veut, c’est l’amener à croire. La Source, c’est la Foi. Encore faut-il que nous acceptions qu’elle coule. Croire, c’est laisser tomber tout ce qui empêche cette Source de couler. Quand Jésus dit à la Samaritaine Si tu connaissais le don de Dieu, il veut dire par là Si tu acceptais le don de Dieu. Les verbes savoir et connaître ne sont pas exactement synonymes. Savoir a un aspect notionnel, Connaître un aspect expérimental.
Savoir, c’est maîtriser, saisir, mettre la main sur…
Connaître, c’est naître avec, recevoir.
Donc, connaître devient le contraire de savoir.
A la fin de sa conversation avec Jésus, la Samaritaine part en abandonnant sa cruche. Elle n’en aura plus besoin puisque, par l’œuvre de Dieu, ayant connu la Foi, elle devient Source elle-même. Elle court dire à ses semblables : venez voir un être humain qui m’a dit tout ce que j’ai œuvré ; peut-être serait-ce le Christ ? Œuvrer n’a pas le sens de faire, fabriquer, mais mener à bien ce que l’on sait faire. Elle a compris qu’elle peut devenir une Source. C’est comme si le Christ lui avait dit « Va ! Ta foi t’ a sauvée ». Et, de fait, elle va convaincre les autres Samaritains, qui, à leur tour, vont entrer dans une démarche de Foi.
L’épisode de la Samaritaine est donc une démarche vers la Foi, un pont entre l’Ancien et le Nouveau Testament.
mardi 7 octobre 2008
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