Saint-Paul : Epître aux Corinthiens 11
LA TENUE DES FEMMES DANS LES ASSEMBLEES RELIGIEUSES :
Les Corinthiennes avaient pour coutume de porter un voile dans les lieux publics. Saint-Paul constate qu’elles prennent l’habitude de l’ôter dans les assemblées chrétiennes, sous prétexte sans doute de « liberté évangélique ». Visiblement agacé par cette initiative, il s’adresse aux Corinthiens, dans cette épître 11, en des termes qui lui ont souvent valu la réputation explosive de détestable « macho ». Nous allons tenter de découvrir le message de ce texte. Cette tâche est difficile, car l’épître s’inscrit dans le contexte social et culturel d’une époque, et, en même temps, Saint-Paul était lui-même en contradiction fréquente avec son temps.
Voyons tout d’abord les paroles qui ont valu à Saint-Paul la réputation de machiste :
« Le chef de tout homme, c’est le Christ, le chef de la femme, c’est l’homme…
Toute femme qui prie ou prophétise, le chef non voilé, fait honte à son chef ; c’est exactement comme si c’était une femme rasée. Si donc une femme ne se voile pas, qu’elle se tonde aussi. Mais s’il est honteux pour une femme d’être tondue ou rasée, qu’elle se voile !
L’homme, lui, ne doit pas se couvrir le chef, parce qu’il est l’image et la gloire de Dieu ; quant à la femme, elle est la gloire de l’homme. L’homme, en effet, ne vient pas de la femme, mais la femme de l’homme. Et ce n’est pas l’homme qui a été créé à cause de la femme, mais la femme à cause de l’homme. Voilà pourquoi la femme doit avoir un signe de sujétion, sur le chef, à cause des anges… »
La prière ou « prophétisation » des hommes et des femmes :
En lisant Paul, on constate que la prière diffère selon que l’on est homme ou femme. Les uns doivent être tête nue, les autres pas. Paul recommande de « retenir ses traditions » non pas pour les reproduire bêtement, mais pour en garder l’esprit en les ayant bien comprises. Dans toutes les civilisations, on distingue nettement les hommes et les femmes par le costume, la coiffure, le maquillage, etc. Du temps de Paul, les femmes se voilaient dans les assemblées. Cette pratique lui semble primordiale, puisqu’il emploie les termes de gloire et de honte. Il est honteux pour une femme de ne pas se voiler. Tandis que l’homme, tête nue, est la gloire de Dieu.
Y a-t-il là une mesure humiliante et discriminatoire à l’égard des femmes, ou s’agit-il d’autre chose , puisque, paradoxalement, il nous dit dans le même temps que la femme est la gloire de l’homme ?
Comment expliquer cette apparente contradiction ?
Le voile :
Nous avons déjà vu, dans l’Ancien Testament, Rebecca qui mettait son voile avant de parler à Isaac, qui allait devenir son mari. Pourtant, elle était sans voile au milieu des autres hommes. Mettre le voile devant son futur époux était donc bien un geste symbolique. Nous avions déjà étudié ce symbole dans Genèse 23, 24. Pour vous le remettre en mémoire, voici retranscrit le passage que j’avais intitulé « Rebecca se voile devant Isaac » :
«Ce geste est une tradition : la fiancée ne se dévoile que dans la chambre nuptiale. Se voiler, pour une femme, est un geste de délicatesse pour ne pas agresser l’autre. Isaac ne se sent pas encore prêt à être son « maître ». Mais, le voile a aussi une signification théologique. En voyant Rebecca voilée, le voile lui rappelle que Rebecca est celle que Yahvé a réservée pour lui. Le voile a deux rôles : signaler et protéger. Derrière le voile, il y a ce qui est le plus précieux. Le voile signale un mystère et, en même temps, garde le mystère. Il a donc un rôle paradoxal : il protège un bien précieux qu’il révèle et cache en même temps.
On pense à l’artiste de 20 ème siècle Cristo qui, avec Jeanne Claude, emballa le Pont-Neuf ( le plus vieux pont de Paris) le 23 septembre 1985, dans de grands voiles blancs, comme on le ferait pour un présent, le but étant de faire découvrir aux citadins, la beauté cachée d’un monument que beaucoup côtoient pourtant tous les jours. »
Dans cette épître aux Corinthiens, il ne s’agit pas de mariage, comme pour Rebecca, mais de prière. Les hommes et les femmes font la même prière, alors où est la différence ? Pourquoi Paul veut-il que les femmes restent voilées, alors que les hommes ont le chef découvert ? Dans certaines religions, ce sont les hommes qui se couvrent la tête, notamment chez les Juifs, qui portent la kippa. Dans l’église catholique actuelle, les évêques ont gardé cette tradition d’être tantôt couverts, tantôt découverts, au cours d’un même office. Couvert, l’évêque représente l’Eglise. Découvert, il redevient un homme comme les autres, fidèle parmi ses semblables.
Et dans cette assemblée corinthienne, pourquoi, semble-t-il si vital à Paul que l’on ne confonde pas hommes et femmes ? Qu’est-ce qu’ une femme doit voiler ? Pourquoi devrait-elle avoir honte de se conduire comme un homme ?
C’est qu’elle protège quelque chose qui est de l’ordre de la Vie. Mettre un voile devant une source de vie, nous dit : » il y a là quelque chose qui est inaccessible, qu’on n’a pas à manipuler sans vergogne » de même qu’on voile une statue avant de l’inaugurer, ce qui indique que, sous le voile, se trouve un objet précieux que l’on se doit de respecter.
L’homme extériorise, la femme intériorise.
L’homme montre, la femme fait percevoir ce qu’on ne peut pas voir.
De même que dans le langage parlé, il y a le dit et le non-dit. Dans les assemblées de prière, il a les éléments masculins et féminins, chacun avec son rôle . Les hommes incarnent ce qui est visible. Les femmes avec leur voile, incarnent l’invisible. Leur rôle devient donc complémentaire. Si la réalité était « épuisée » uniquement par ce qui est visible, on enlèverait la place aux femmes. Or celle-ci est primordiale dans sa retenue. Une trop grande visibilité devient aveuglante. C’est ce qu’expérimentent les Hébreux lorsque Moïse descend du Sinaï avec les tables de la loi. Ils disent à Moïse : « Voile-toi, tu nous aveugles ».
Vu sous cet angle, le voile féminin, loin d’être une marque de soumission, indique par son mystère, le grand respect accordé aux femmes et au rôle qui est le leur. Dans une prière , il faut du couvert et du voilé, du visible et de l’invisible, et donc du masculin et du féminin.
Les problèmes de traduction :
L’interprétation du message contenu dans cette lettre n’est déjà pas chose aisée, compte-tenu du décalage de contexte historique, mais la difficulté en augmente encore quand on examine de près les subtilités de sa traduction.
Voici sélectionnés quelques-uns des mots dont le sens comporte des ambiguïtés :
- Chef , tête et visibilité
- Les anges
- Sujet, sujétion
Tête et chef :
Il y a une proximité entre ces deux mots ( caput en latin). En français, on dit indifféremment être à le tête de ou être le chef de . Observons la traduction Osty de cette épître de Paul :
« Le chef de tout homme, c’est le Christ ; le chef de la femme, c’est l’homme ; et le chef du Christ, c’est Dieu. Tout homme qui prie ou prophétise, le chef couvert, fait honte à son chef. Toute femme qui prie ou prophétise, le chef non voilé, fait honte à son chef » etc.
On constate dans ces phrases, que le mot chef prend tour à tour le sens de maître, celui qui est au-dessus dans la hiérarchie, puis le sens de ce qui couvre la tête.
Intervient ici la notion de visibilité, dont nous avons déjà parlé. Nous avons vu ci-dessus que dans le langage parlé, il y a du dit et du non-dit, du visible et de l’invisible.
Pour Paul « le chef du Christ, c’est Dieu ». « Mon corps n’est vivant que par sa tête », dit Jésus. Le Christ ne vit que par son père, son chef. Mais, celui qui s’est incarné, c’est lui, le Fils. L’élément visible, c’est donc lui, le Fils. Par son incarnation, il permet d’avoir un accès à Dieu, le père.
De même, Paul dit « le chef de la femme, c’est l’homme ». On peut s’indigner devant cette phrase, si on donne au mot chef le sens de maître . Mais, si l’on garde cette idée de visibilité et d’invisibilité, on aboutit à une autre lecture.
La visibilité de la femme, c’est l’homme. Elle, elle se voile pour garder son mystère. Et c’est justement cela qui lui vaut le respect. Quant à l’homme, il contribue à ce qui fait son goût de la Vie. C’est pour et par lui qu’elle peut donner la vie. Lorsqu’elle enfante, elle rend visible ce que tous deux ont expérimenté sans le voir. Ils sont complémentaires, l’un dans le visible, l’autre dans le voilé.
« Aussi bien dans le Seigneur, ni la femme ne va sans l’homme, ni l’homme sans la femme ; car de même que la femme vient de l’homme, l’homme vient par la femme, et le tout vient de Dieu ».
Lorsque Paul dit cela, il n’établit pas de hiérarchie entre les deux sexes. Il insiste sur leur interdépendance et n’est donc pas aussi macho qu’on a pu le dire. Il introduit une notion nouvelle , différente de celle des mystérieux « anges » dont nous parlerons plus bas.
Les anges :
« Ce n’est pas l’homme qui a été créé à cause de la femme, mais la femme à cause de l’homme. Voilà pourquoi la femme doit avoir un signe de sujétion sur la tête à cause des anges ».
Quand Saint-Paul dit que la femme a été créée à cause de l’homme, il fait sans doute allusion à la Genèse, 2. Mais, que diable viennent faire les anges dans son propos ?
Osty nous dit que les « anges » étaient les gardiens du bon ordre dans les assemblées. Les écrits de Qoumrân nous montrent des anges présents dans les assemblées. Auquel cas, Paul fait le distinguo entre la hiérarchie selon les anges
( v.11) et selon le seigneur ( v.12). Selon les anges, gardiens de la paix, les femmes semblent soumises aux hommes. Alors que dans le seigneur, ils sont interdépendants et les deux viennent de Dieu, leur seul supérieur hiérarchique, idée pour le coup , révolutionnaire à l’époque.
Traditionnellement, que représente l’ange ?
Il est un être qui n’a pas de corps. Or, dans le christianisme, le corps a une importance primordiale, puisque le Christ est le Dieu fait chair . En distribuant la communion, le prêtre ne nous dit-il pas : » Le corps du Christ » ? Sans l’Incarnation, Dieu aurait-il un intérêt pour les êtres humains ? Pas dans le christianisme, en tout cas.
Dans les assemblées de prières où les femmes portent un voile, celui-ci est une délimitation de leur corps. Il serait donc un rappel de leur incarnation face aux hommes qui pourraient être tentés de se croire de purs esprits. Dans les communautés chrétiennes, les femmes sont donc à l’opposé des anges sans corps. Et leur présence rappelle l’importance du corps dans la communauté. Elles sont donc du côté de l’incarnation.
Sujet et Sujétion :
« La femme doit avoir un signe de sujétion sur la tête à cause des anges ». ( v.10)
Le mot sujétion comporte bien des ambiguïtés. En effet, il vient d’un mot grec qui n’a pas le sens de soumission donné à l’époque actuelle, mais au contraire, celui d’ autorité, pouvoir, droit.
De plus, même en français moderne, le mot sujet a plusieurs sens.
Etre le sujet de quelqu’un signifie qu’on lui est assujetti et donc qu’il nous domine.
Mais on oppose aussi souvent le mot sujet à celui d’objet, avec une tout autre acception. Etre le sujet de sa vie, c’est agir en toute connaissance, être maître de ses décisions. Alors qu’être l’objet de convoitises ou autres, c’est subir quelque chose de désagréable, indépendamment de notre volonté.
Dans certains cas, le mot sujet a donc une valeur négative( soumission), et dans d’autres, une valeur positive( sujet libre et actif).
Si Saint-Paul utilise le mot sujétion au sens grec de son époque, le voile que les femmes portent sur la tête n’est pas un signe d’assujettissement, mais, au contraire, d’autorité.
Conclusion :
Quand Saint-Paul nous dit : « Convient-il qu’une femme prie Dieu sans voile ? La nature elle-même ne vous enseigne-t-elle pas que c’est une honte pour un homme de porter les cheveux longs, tandis que c’est une gloire pour la femme de les porter ainsi ?Car la chevelure lui a été donnée en guise de vêtement »
on ne peut pas lire cette épître de Saint-Paul en la calquant sur les critères qui sont les nôtres aujourd’hui. Il faut la replacer dans son contexte. Une lecture attentive nous a permis de voir qu’elle n’est pas aussi machiste que notre féminisme contemporain pourrait le laisser croire. Selon lui, le port du voile pour les femmes est une marque du respect qu’on leur doit. Enfin, l’égalité dans laquelle il place hommes et femmes devant Dieu, révolutionnaire pour l’époque, témoigne de l’importance qu’il leur accorde.
mardi 7 octobre 2008
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