mardi 7 octobre 2008

Rebecca, Esau, Jacob ( Gn.25)

REBECCA, ESAU, JACOB ( Gn. 25…)

Histoire d’Isaac et de ses fils Esaü et Jacob ( 25, 19)

Tout le monde connaît, ou a entendu parler de l’histoire d’Esaü qui vendit son droit d’aînesse pour un plat de lentilles.
Nous allons essayer de nous remémorer cette histoire, racontée dans la Genèse, chapitre 25.

Rebecca se retrouve enceinte tardivement. On l’a longtemps crue stérile, et Isaac, son époux, a imploré Yahvé de lui venir en aide. La nouvelle de la grossesse de Rebecca semble donc être une bénédiction de Dieu.
Or, voici qu’enceinte de jumeaux, elle s’aperçoit que « ses fils s’entrechoquaient dans son sein », ce qui lui semble un mauvais présage pour l’avenir. Désespérée, elle en perd le goût de vivre et consulte Yahvé. Celui-ci lui fait le présage suivant :
« Il y a deux nations dans ton sein. Deux peuples, issus de tes entrailles, se sépareront. Un peuple sera plus fort que l’autre et l’aîné servira le cadet. »
Etrange prédiction ! Un aîné qui sert le cadet, voilà qui est contraire aux usages alors en vigueur ! Deux peuples qui se séparent, cela signifie-t-il qu’il y aura des guerres ? Concerneront-elles les deux fils seulement ou les générations futures ?
La Genèse ne nous dit rien alors de la réaction de Rebecca devant de tels propos. Ils n’ont pourtant rien de rassurant !

Rebecca accouche de deux fils : Esaü et Jacob
Esaü est roux. Roux = Edom en hébreu, à l’origine des Edomites.
A la naissance, Jacob tient le talon de son frère, dans la lutte pour l’empêcher d’être l’aîné. D’où son nom, Jacob, qui signifie « le talon », car il a « talonné » son frère, pour le supplanter, démontrant déjà par ce geste que la rivalité entre eux est inscrite dans leur destin.
Ce cadet, Jacob-Israël, sera à l’origine des Israélites.
Tous deux sont prédestinés à ne pas s’entendre. Par la suite, il y aura des conflits entre Edomites et Israélites. A la génération précédente, deux garçons, demi-frères par le père, Israël et Ismaël, étaient déjà en désaccord. Les enfants juifs sont-ils donc prédestinés à ne pas s’entendre ? La question est de taille, surtout si l’on pense aux nombreux conflits qui émaillent encore de nos jours, cette région du monde !

Episode du plat de lentilles :
Alors qu’ Esaü rentre des champs épuisé, il voit son frère, Jacob occupé à préparer un bouillon, un plat de lentilles. Il le supplie de lui donner de ce « roux » car, dit-il, il meurt littéralement de faim . Jacob y consent, mais à la condition expresse qu’en échange, Esaü lui cède son droit d’aînesse. Celui-ci accepte, estimant qu’il n’a que faire de son droit d’aînesse quand la faim le tenaille. Jacob exige alors qu’il lui donne sa parole, et Esaü jure qu’il lui cèdera son droit d’aînesse.
Cette scène se déroule relativement rapidement. Esaü, rassasié, part sans demander son reste et l’on remarque qu’il n’y a ni témoin, ni trace écrite de ce serment. Leur père n’est pas au courant de ce qui vient de se passer.
La Genèse en conclut qu’ Esaü « méprisa » le droit d’aînesse. Jacob est le plus avisé : il profite habilement de la situation. Le droit d’aînesse assure une position privilégiée dans la famille et aussi une double part dans l’héritage, d’après certains anciens droits orientaux, et ensuite en Israël. De plus, le serment garantit de façon inviolable la légitimité de la cession.
Esaü, pour sa part, satisfait un besoin immédiat, à court terme, quand son frère prévoit à long terme. C’est pourquoi, c’est lui qui se discrédite, et non son frère qui le fait.

Que faut-il en conclure ?
Esaü n’est-il vraiment qu’un pauvre type qui méprise bêtement son droit d’aînesse ?
C’est la suite qui nous apportera des éléments de réponse.
Dans la vie, il y a l’ordre « classique » des choses, la mécanique sociale ( droit d’aînesse, entre autres). Et puis, il y a des transgressions…Or, la Bible s’intéresse souvent à ces transgressions, car ce sont justement elles, avec leur lot d’imprévus, qui portent « le souffle de vie ». Elle deviennent donc très importantes.

Dans l’histoire d’Esaü et Jacob, on va découvrir peu à peu qu’en réalité, les deux frères, malgré leurs désaccords apparents, ne peuvent pas se passer l’un de l’autre. On peut même dire qu’ils sont deux êtres en un. Dans la genèse, ils sont la première présence de jumeaux. Chacun représente quelque chose : non pas le Bien et le Mal, l’intelligence ou la bêtise, mais plutôt, la part du père ( Esaü) et la part de la mère ( Jacob). Plus tard, dans le Nouveau Testament, il y aura ainsi un autre « tandem » entre Jésus et Jean-Baptiste. Jean-Baptiste s’effacera devant Jésus, arrivé pourtant après lui.

Ici, Esaü vit une expérience de révélation . En effet, il a faim et cette faim le rend aveugle et sourd à toute autre préoccupation. Quand il regarde le potage préparé par son frère, il l’appelle « le roux ». Or, on sait qu’il a la chevelure rousse, et ce jeu de mots donne à penser qu’il ne peut voir dans le liquide que sa propre image. Ce n’est que lorsqu’il a calmé sa faim qu’il voit les lentilles et le pain. Il vit donc une expérience de révélation et c’est Jacob qui permet cette révélation. C’est lui qui tient les clés de cette expérience. Esaü se sentait mourir et Jacob lui a rendu la vie. On peut donc dire que, si Esaü tient à la vie, c’est Jacob qui accède à son désir de vivre. Il le ressuscite, en quelque sorte.

Enfin, par rapport à notre thème qui est celui du rôle des femmes dans la Bible, on constate qu’ici, Rebecca joue un rôle déterminant. Elle a transmis à Jacob, son fils préféré, certaines de ses qualités. Comme elle avait su entendre la soif des chameaux d’ Abraham, qui pourtant ne se disait pas, Jacob entend la faim de son frère. Elle fait de lui la gardienne du souffle de vie. Et, pour cela, elle ira jusqu’à l’avantager ouvertement au détriment d’Esaü, en bernant son mari, transgression, ô combien iconoclaste !

Genèse 27 : Jacob dérobe à Esaü la bénédiction paternelle :

Isaac est devenu vieux et quasiment aveugle. Pressentant une mort prochaine possible, il appelle Esaü, son fils aîné, pour lui donner sa bénédiction. On attribuait dans l’antiquité à la bénédiction paternelle une influence décisive sur le destin de qui en était l’objet. Isaac désire en gratifier Esaü, son fils aîné et préféré, afin de lui assurer prospérité et domination.
Mais Rebecca préfère Jacob ; elle décide de duper Isaac afin de détourner, au profit du cadet, la bénédiction promise à Esaü . Ainsi ne sera pas infirmé l’oracle( gn. 25, 23) selon lequel, son fils aîné servirait son cadet, ni annulé le privilège du droit d’aînesse acquis par Jacob( 25. 33).
Rebecca prend donc toutes les initiatives pour que Jacob « vole » la bénédiction d’Esaü. Elle pense qu’Isaac est le fils de la promesse. Elle sait que la promesse ne se transmet pas de façon automatique, comme un héritage du père à l’aîné. Elle doit se donner.
En décidant de duper Isaac pour accomplir ce dessein, elle entre dans la tradition des femmes bibliques qui « font ce qu’il faut » pour que « ce qui doit se passer se passe », au détriment de la morale classique s’il le faut.




Le plan de Rebecca :
Heureusement pour les projets de Rebecca, Isaac veut faire coïncider la cérémonie de la bénédiction avec un festin. Esaü étant un habile chasseur, un « homme des champs », Isaac le charge de lui ramener du gibier. La chasse donne à Rebecca le temps matériel de mettre son plan à exécution. Jacob doit lui ramener deux beaux chevreaux du troupeau. Elle en fera un plat délicieux, tel qu’Isaac les aime. Et c’est Jacob qui le lui présentera, en se faisant passer pour Esaü, afin de recevoir la bénédiction paternelle à la place de son frère…
Jacob s’inquiète devant cette supercherie, non parce qu’il va mystifier son père, mais parce qu’il craint de courir quelque risque : se moque-t-on impunément de son père, et finalement de Yahvé devant qui s’accomplira le rite de la bénédiction ? Et s’il était alors victime d’une malédiction ?
Mais Rebecca a tout prévu : repas, beaux vêtements, les réponses à faire et même les poils sur les mains de Jacob, pour lui donner l’apparence velue d’Esaü.


La bénédiction d’Isaac :
C’est avant tout, une parole. Mais celle-ci est d’importance. Celui qui est béni porte une parole. S’exprime ici l’idée que nous ne vivons pas seulement d’un désir de vivre, mais nous répondons à un appel. Quand on parle du Christ, on dit « et le Verbe s’est fait chair ». Il y a donc un lien entre la parole et la vie.
Dans la cas présent, on remarque qu’Isaac devenu aveugle, fait appel à tous ses autres sens, pour pallier son infirmité et mener à bien ( pense-t-il) cette cérémonie.
- L’ouïe : la voix qu’il entend le surprend car il reconnaît celle de Jacob.
- Le toucher : il palpe les bras velus de son fils, qui lui semblent le signe incontestable de la présence d’ Esaü
- Le goût : le festin de chevreaux le remplit d’aise. Il pense manger le produit de la chasse de ce fils dont il est si fier.
- L’odorat : les vêtements d’Isaac sentent l’odeur d’un champ, qu’il dit béni par Dieu. Esaü, le chasseur, était l’homme des champs.
Cette démarche témoigne de la complexité d’un être humain : plusieurs éléments le caractérisent.
Hélas pour Isaac ! ses sens ne lui suffisent plus. Et la parole mensongère de Jacob achève de le tromper.
Si la bénédiction est avant tout une parole, on est en droit de s’interroger sur la validité de celle-ci, puisque Jacob a menti en donnant une fausse parole ! Aujourd’hui, dans un tribunal, cet acte serait annulé pour mensonge et tromperie. Il serait déclaré nul et non avenu. Cependant, il n’en est rien pour Isaac ! La parole donnée est tellement sacrée pour lui qu’il ne peut s’en dédire.

La bénédiction d’Esaü :
L’épisode qui suit est pathétique. Esaü arrive, ignorant ce qui s’est tramé en son absence. Alors qu’il s’apprête à recevoir la bénédiction de son père, celui-ci comprend la supercherie. Sa douleur est immense. Le désespoir d’Esaü est tout aussi émouvant. Il supplie son père de « rattraper cette bévue », qu’il lui donne une autre bénédiction ! Après réflexion, Isaac va le faire. Mais, la bénédiction faite à Esaü remplace-t-elle, avec justice, celle qu’il aurait dû avoir ?
Alors que Jacob s’est entendu présager puissance, prospérité et abondance ( puissance= respect), Esaü devra vivre de son glaive, servir son frère et vagabonder. Beau projet en perspective ! Sa seule consolation est que, peu à peu, il se libèrera du joug de son frère cadet.
Ainsi, Rebecca semble avoir gagné. Et pourtant ! Cette mise en scène se retourne quelque peu contre Jacob. En effet, Esaü a conçu une telle haine pour son frère qu’il se jure de le tuer un jour, après le décès de leur père. Pour échapper à cette vengeance, Jacob doit s’exiler pendant quatre ans chez Laban, où il devra travailler dur. Il ne tirera donc pas profit tout de suite de son droit d’aînesse et de sa bénédiction usurpés.




Les pistes de lecture données par la Bible Osty :
Concernant la bénédiction de Jacob :

Ce récit fameux, aux très vives couleurs, se complaît à narrer, une nouvelle fois, l’habileté de l’ancêtre Jacob, au détriment d’Esaü. Car elle explique la supériorité d’ Israël, détenteur des bénédictions et des promesses, sur le peuple d’Edom, rejeté. Ruse, astuce, mensonge de Jacob et de Rebecca ne reçoivent ni jugement, ni condamnation morale, bien que l’on sente pourtant ce qu’une telle conduite a de répréhensible.
C’est l’Histoire qui se déroule et s’accomplit, tissée aussi bien avec les fautes des hommes qu’avec leurs bonnes actions, mais dominée par les desseins de Dieu : « l’aîné servira le cadet » ( 25, 23) parole qui fut dite « alors qu’ils n’étaient pas encore nés, qu’ils n’avaient fait ni bien ni mal, pour que demeure le dessein de Dieu, dessein de libre choix, qui ne dépend pas des oeuvres mais de Celui qui appelle ». ( Ro. 9- 11, 13)

Concernant la bénédiction d’Esaü :

Il devra « vivre du glaive ». Cette expression évoque les razzias, les pillages, et attaques de caravanes. La servitude ne sera que temporaire : les Edomites se libèreront du joug du royaume de Juda au Ixème siècle « à force de vagabonder ». Au bout du compte, les deux branches de ce peuple devraient pouvoir trouver leur propre voie.

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