Ruth :
Le livre de Ruth est un des plus originaux de l’ Ancien Testament.
Au départ de la narration :
En ce temps-là, une famine survint en Israël. Un Judéen ,nommé Elimelek (ce qui signifie Dieu est mon roi) se dirige vers les terres cultivées de Moab , accompagné de sa femme, Noémi ( nom qui signifie, ma gracieuse) . Cette famille quitte donc Bethléem, terre de Juda pour une contrée étrangère, afin de survivre. En un premier temps, le résultat de cette migration est positif puisqu’ils restent dans les campagnes de Moab. Le mot champ ou campagne de Moab signifie champ cultivé, ce qui donne à manger, celui de Bethléem, maison du pain. Dès le départ, on sent que dans cette histoire, il y a une notion de survie.
Cependant, bientôt, la Mort se manifeste parmi eux. Elle atteint d’abord Elimelek. Mais, la Bible précise que Noémie lui survit ainsi que ses deux fils, Mahlôn et Kilyôn. Or, ceux-ci portent des noms prédestinés au malheur puisque Mahlôn signifie maladie et Kilyôn, fragile. Après avoir épousé des Moabites, signe d’intégration, ils meurent tous les deux, au bout de 10 ans. Là encore, la Bible répète avec une certaine insistance la femme survécut à ses deux enfants et à son mari.
Dans cette histoire, la distinction féminin / masculin est posée dès le départ, puisque dans cette famille, les hommes meurent et les femmes survivent.
Hypothèses de lectures :
Noémie a perdu les trois hommes de sa vie.
C’est le premier mystère ! Pourquoi les hommes meurent-ils dans cette famille, alors que les femmes survivent ?
Elimelek meurt après être venu en pays moabite. 1ère hypothèse de lecture : Elimelek peut-il survivre longtemps après avoir quitté son pays ?
Le deux fils ne peuvent engendrer ni même survivre en épousant des Moabites, étrangères à leur peuple. N’oublions pas que les Moabites étaient les ennemis des Juifs. 2ème hypothèse de lecture : auraient-ils commis une faute en épousant deux étrangères ?
On constate qu’il manque des éléments importants dans cette famille.
Dans la famine qui régnait en Israël, on peut penser qu’il n’y avait pas que la famine matérielle ( manque de nourriture) mais, qu’il y avait déjà un manque de quelque chose d’autre. Manque de quoi , dans ce peuple replié sur lui-même ? Fallait-il qu’il s’expatrie pour trouver ce qui manquait ? On le saura par la suite.
Suite de la narration :
Après la mort de ses deux fils, Noémie par honnêteté vis à vis de ses brus veut leur rendre leur liberté. Mais, alors qu’ Orpa accepte de retourner parmi les siens, Ruth s’y refuse catégoriquement .Elle veut rester près de Noémie qui finit par l’accepter. Toutes deux retournent à Bethléem où, après avoir vécu pauvrement, elles se sortent d’affaire grâce à leur art conjugué de la séduction . En effet, Ruth séduit Booz, grâce à son habileté et aux conseils avisés de Noémie. Celui-ci l’épouse et ils auront un fils, ancêtre de David, pour leur plus grand bonheur à tous ! La descendance est assurée !
Le rôle agissant des femmes :
Orpa :
C’est une des brus devenues veuves. Son nom signifie qui tourne le dos. Son sort est vite oublié car en acceptant tout de suite le conseil de Noémie de retourner chez les siens pour y refaire sa vie, elle rentre vite dans le rang. Or, la Bible s’intéresse surtout à ceux qui sont singuliers.
Ruth et Noémie :
Toutes les deux sont liées au point qu’elles semblent être une femme à 2 visages, l’une étant juive et l’autre ne l’étant que d’adoption.
Noémie :
Est , après ces triples décès, complètement désespérée. Elle se sent abandonnée par Dieu, elle se sent maudite. Elle est trop vieille pour enfanter, ce qui est rédhibitoire. Elle craint même d’entraîner ses brus dans son malheur. Pour elle, la perpétuation de l’espèce est si importante qu’elle envisage les solutions les plus extravagantes pour y parvenir ,tout en les éliminant les unes après les autres avec beaucoup de bon sens. Elle se sent dans une voie sans issue , n’envisageant ni une descendance issue d’une union entre Juifs et Moabites, ni d’une union entre membres de sa famille d’une autre génération. Elle n’est tout de même plus en âge d’enfanter pour donner de nouveaux époux à ses brus ! Alors, que faire ? Lorsqu’elle revient, méconnaissable à Bethléem, elle demande aux gens de ne plus l’appeler Noémi, la gracieuse, mais Mara, l’amère. Or, c’est Ruth, sa bru, qui va la tirer d’affaire.
Ruth :
Son nom signifie amie. Et amie, elle va l’être, avec sa belle-mère à laquelle elle fait un serment de fidélité très intense :
« Où tu iras, j’irai, où tu demeureras je demeurerai, ton peuple sera mon peuple et ton Dieu sera mon Dieu »
On peut faire un rapprochement entre Ruth et Abraham, le père des croyants, auquel Yahvé avait demandé de quitter son pays, sa patrie, sa culture, pour un pays qu’il lui ferait voir. Ruth aussi a quitté son pays et les siens pour suivre son époux le Juif, fils de Noémie.
Les deux femmes, la Juive et la Moabite ont besoin l’une de l’autre :
Ruth a besoin de Noémie pour vivre puisqu’elle lui dit explicitement qu’elle ne veut pas vivre sans elle. Et Noémie a besoin de Ruth pour procréer. Grâce à elle, elle engendrera d’une manière autre que classique. Elle transmet quelque chose d’autre que la vie organique. La vie organique en cache une autre : le goût de la vie. Ruth serait une incarnation de Noémie, son prolongement. A tel point qu’à la fin du récit, on entend les voisines dirent ceci : « Il est né un fils à Noémie »et l’on dit que c’est elle qui l’éleva.
Avant d’arriver au dénouement, il est intéressant d’analyser le cheminement qui y conduit, tant dans les coutumes de cette époque que dans la psychologie des personnages :
Les coutumes de cette époque :
Ruth demande à sa belle-mère l’autorisation de glaner dans les champs, c’est-à-dire qu’elle ramasse ce que les autres ont laissé. C’est la place d’une Moabite. Ce n’est pas sans risques puisque en tant qu’étrangère, elle pourrait être molestée par les ouvriers israélites. C’est la protection offerte par Booz qui lui permet d’échapper à d’éventuelles tracasseries ou persécutions. On constate à quel point l’appartenance à une tribu était essentielle en ce temps pour avoir droit au respect, voire, pour se garder en vie.
Ce n’est pas très glorieux non plus, puisqu’elle se nourrit des miettes des autres. Elle ramasse les restes. C’est une moins que rien.
Mais, dans l’Evangile, on nous dit : » Les chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres » Et les miettes peuvent être intéressantes. C’est par ce qu’on laisse derrière soi qu’il peut se passer quelque chose... Les miettes ont une valeur symbolique. Au chapitre 2 verset 7, Ruth est du côté du peu : peu de maison, peu de nourriture. Mais le peu n’est pas perdu pour tout le monde. En effet, cette « moins que rien » va devenir une « plus que tout » puisqu’elle va épouser le patron. Il y a là l’idée que ce que nous laissons tomber de nos vies va être ramassé par d’autres pour en faire quelque chose d’intéressant.
L’autre coutume de cette époque est celle du goël, le « racheteur », c’est-à-dire, l’homme du clan qui, selon la loi du Lévirat, a le droit et le devoir d’épouser une veuve, après la mort de son époux. Ce qui prouve à quel point une femme était peu de chose, lorsqu’elle n’était pas ou plus épouse. Selon cette loi, le goël prioritaire est le plus proche parent du défunt, souvent son frère aîné. C’est pourquoi, Booz s’ assure que celui qui a priorité sur lui n’exerce pas son droit de préemption. Cette vérification faite, il peut épouser Ruth. Ainsi, la loi du Lévirat n’est pas appliquée à la lettre, mais elle n’est pas reniée non plus.
La psychologie des personnages :
Là encore, les schémas homme/femme y sont déterminants.
L’homme ( Booz) : apparaît comme l’élément fort, puissant et rassurant. Son nom signifie celui en qui est la force. Boaz est aussi le nom de la colonne du Temple.
C’est Booz qui protège Ruth de serviteurs insolents ou frondeurs. Il est respectueux des lois, puisqu’il est prêt à s’effacer devant un rival qui lui serait prioritaire, ce qui lui augmente son statut de sage.
Il a un grand respect pour la fidélité et le dévouement dans les relations humaines : qualités qu’il reconnaît à Ruth et dont il fait preuve lui-même à l’égard de Noémie.
Il est intelligent et généreux, car il comprend tout des intentions de Noémie. Il lui accorde 6 mesures d’orge , toute la nourriture dont elle a besoin pour vivre.De plus, il sera celui qui lui donnera une descendanc, par bru interposée.
Les femmes : elles ont une belle complicité féminine pour séduire Booz.
Ruth suit les conseils avisés de Noémie. Elle se fait attirante en se lavant et en utilisant le parfum. Mais, cette femme douée d’une grande force de caractère, sait aussi se faire humble : elle se couche aux pieds de Booz. Elle se garde bien de le troubler pendant sa digestion. Sans volonté agressive, elle « attrape » l’homme par ses points faibles. Et, grâce à ces habiletés successives, la « rencontre » entre l’homme et la femme peut se faire, car la femme dévoile la fragilité de l’homme, sans être menaçante.
Conclusion : Histoire révolutionnaire :
Si Ruth n’avait pas engendré un fils, il y aurait eu un blocage dans les générations, puisque les femmes israélites n’arrivaient plus à engendrer. Cette histoire est donc révolutionnaire par rapport aux lois et coutumes de l’époque, puisque ce peuple accepte que ce soit une étrangère qui assume le fait d’engendrer le descendant d’Elimelek, un fils de roi, du fait qu’Elimelek signifie Dieu est mon roi. Bien qu’elle soit étrangère, Ruth est celle qui sauve le peuple d’Israël car sa descendance fait partie des ancêtres de Jésus, le Messie qu’Israël attend.
Ruth représente la ligne d’ouverture vers l’universalisme, qui fait toute la grandeur de ce peuple, contrairement aux sionistes qui sont pour un « enfermement » de leur judéité. Et le fils de Ruth s’appelle Obed, c’est-à-dire le serviteur.
Ce texte est si important qu’il est lu aux fêtes de la Pentecôte juive. C’est la fête de l’engendrement des cœurs.
Le personnage central en est Noémie, la gracieuse, qui accomplit la descendance d’ Elimelek « Yahvé est notre roi », complétée par Ruth , toutes les deux étant le complément l’une de l’autre.
mardi 7 octobre 2008
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