mardi 7 octobre 2008

Sarah et Agar ( Gn.chap.16)

SARAH et AGAR ( GN. Chap.16)

Le couple de Sara et Abraham est assez particulier ::
A l’appel du Seigneur, Abram est parti pour Canaan. Y survient une famine. Alors, il cherche refuge en Egypte. Arrivé là, il prend peur : si les Egyptiens allaient le tuer pour prendre sa femme ? Il demande donc à Sara d’accepter de se faire passer pour sa sœur, pour que cela se passe bien pour lui. Il se met au centre : c’est sa vie, son bien-être qui compte. Sara le laisse dire et accepte de se sacrifier pour Abram, renonçant, pour lui, à ce qu’elle est. Repérée pour sa beauté par les hommes du pharaon, elle se retrouve dans le harem royal, tandis que celui qui passe pour son frère est comblé de bien à cause d’elle. Heureusement, le seigneur intervient pour libérer Sara et la rendre à Abram.
Or, arrivée à un âge avancé, Sara connaît, elle aussi, une peur : elle n’a toujours pas eu d’enfant. Sa stérilité entrave le pouvoir d’engendrement des hommes. Elle casse la chaîne généalogique ininterrompue qui mène jusqu’à Abram, une chaîne où les épouses ne sont que les matrices, où les pères engendrent les fils. Mais Sara ne peut être mère, ce qui la met dans une position singulière. Elle a donc l’idée d’envoyer sa servante égyptienne, Agar, vers la couche d’Abraham, pour que celle-ci joue le rôle de mère porteuse. Abram accepte.
On voit donc, dans le coup d’envoi de cette histoire qu’Abram et Sara sont tous deux habités par des peurs : lui craint pour sa vie, elle pour la postérité de la famille. Tous deux ont recours à la ruse et inventent « des solutions maison » pour se tirer d’affaire. Dans un cas comme dans l’autre, ils ont recours à des moyens détournés, peu orthodoxes, voire scabreux, pour arriver à leurs fins. Et ces méthodes étranges les lient l’un à l’autre d’une manière assez particulière.

Quelques précisions concernant le nom des personnages :
Sara s’écrit de plusieurs façons :
On trouve Saraï, ce qui signifie ma Sara, ma princesse. ( ï est un possessif)
Mais Sara s’écrit aussi Sara ou Sarah.
Abraham s’appelle d’abord Abram. Ab= le père. Le H intervient quand Abram a une longue descendance. Abraham= père d’une multitude.

La rivalité entre les deux femmes :
Dès qu’ Agar sait qu’elle est enceinte, son attitude change à l’égard de Sara. Au fur et à mesure que son ventre s’alourdit, Saraï « s’allège » aux yeux d’Agar, c’est-à-dire qu’elle perd son autorité. Sara n’a pas été dérangée par le fait de mettre sa servante dans le lit de son époux, mais elle ne supporte pas l’attitude arrogante de celle-ci quand, étant enceinte, elle se sent forte d’avoir réussi là où sa maîtresse a échoué. Porter l’enfant du maître de céans ce n’est pas rien. Agar se sent triomphante.
Furieuse, Saraï retourne sa colère contre Abram et l’exhorte à remettre de l’ordre dans tout cela. Il doit choisir : « c’est elle ou moi ! ». Abram qui se sait redevable à Sara, ne peut pas résister à ses exigences. Il lui rend Agar et la remet sous son autorité.

Agar et son fils Ismaël :
Sara persécute Agar à tel point que celle-ci s’enfuit dans le désert. On constate que le sort de la servante est peu enviable, et même assez cruel, dans cette histoire. Donnée à un homme beaucoup plus âgé qu’elle, utilisée comme mère porteuse, jalousée et maltraitée par l’épouse qui l’a pourtant manipulée pour parvenir à ses fins, il ne lui reste plus, à ce stade, que ses yeux pour pleurer. Personne ne semble se soucier d’elle. Mais, que vaut une servante à cette époque ? elle n’est rien !
Heureusement, Dieu est là !!!
L’ange de Dieu la « trouve ». Idée de rencontre. Il la trouve près d’une source. En hébreu, source = l’œil de la terre. Le Christ aussi rencontrera Marie-Madeleine près d’une source. Dieu a entendu la détresse d’Agar. Son fils s’appellera Ismaël = celui qui entend.
Idée que l’on « trouve » quelqu’un en un lieu où cette personne cherche quelque chose.
Agar est « rejointe » par l’ange près de la Source. L’ange lui donne la bénédiction de Dieu. Il joue un rôle paternel. Il indique à Agar quel sera le nom de l’enfant. Son fils sera reconnu légitimé par Dieu. Agar doit retourner près de sa maîtresse, mais, cette fois-ci, sans crainte.
Revenir à la source, c’est revenir à la naissance. Cet enfant, mal parti dans la vie , est « protégé » par Dieu. Ismaël est donc, lui aussi, un fils de Dieu.

Ismaël, onagre humain :
Pour les musulmans, Ismaël , leur ancêtre, est bel et bien l’enfant de Dieu, puisque près de la Source, se trouve l’Ange de Yahvé. La naissance de la religion musulmane serait là, bien avant Mahomet, puisque les musulmans se disent Ismaélites.
Ismaël sera un « onagre humain », dit la Bible : un homme comme un âne sauvage, c’est-à-dire indépendant, vagabond, batailleur, vivant à l’écart de ses frères sédentaires et en opposition avec eux. Son caractère tient de l’humain et de l’animal .Il est dans un rapport assez particulier avec les autres. « Sa main sera contre tous et la main de tous contre lui ». Les traits de l’ancêtre caractériseront ses descendants, les nomades Ismaélites.
Ismaël sera tireur d’arc. On peut être surpris de voir Yahvé reconnaître cet enfant prédisposé à être un trublion. Pourtant, il cautionne cela : il faut des hommes comme lui, qui interpellent les autres êtres humains.
Dans la figure de Jean-Baptiste , aux portes du désert, vêtu de peaux de bêtes, on retrouve cet homme, à part des autres, habillé comme l’animal, face à ses semblables, les exhortant au baptême. Autre parallèle à noter : Jean-Baptiste, est né d’une mère qu’on a d’abord crue stérile, Elizabeth (comme Isaac, demi-frère d’ Ismaël, naîtra tardivement de Saraï.). Et ce trublion de Jean-Baptiste est le précurseur du Christ.

Sara et Agar, 2 expériences fondatrices de la maternité :
Agar :
Son enfant vient tout naturellement, facilement. C’est la procréation naturelle, qui assure la descendance.
Sara :
Elle a le statut d’épouse.
Elle a longtemps été stérile.
Elle voulait être mère trop tôt.
Un enfant va lui venir, quand elle ne l’attendait plus, c’est l’enfant inespéré.
Dans chaque être humain, il y a une part des deux enfants : fils d’Agar, fils de Sara.

Les verbes « Voir, Entendre, Rire » :
Le texte insiste beaucoup sur le verbe Voir .
Gn16 v.13 : « n’ai-je pas vu ici celui qui me voit ? » On voit qui me voit : logique de surprise, contraire à la logique de prévoir = voir à l’avance, organiser.
On appelle le puits « Lahaï Roï »= lieu où Dieu me voit, puits pour le vivant, mon voyant.
Hypothèse de lecture :
A la naissance, on reçoit la vie, les sens, et la parole. Le puits est associé à la Vie. La vie que l’on reçoit est comme un regard posé sur nous.
La parole se perçoit dès que l’on donne à l’enfant un nom, pour l’appeler.
Du côté de la vie est le Voir. Du côté de la parole est l’écoute.
Je ne tiens en vie que si je suis regardé. Médicalement, il existe des pathologies chez les enfants que les mères ne veulent pas regarder. Le psalmiste dit à Dieu : « Pourquoi détournes-tu ton regard de moi ? » C’est le regard de Dieu qui le tient en vie.
Agar est du côté d’Eve, de la vie.
Mais l’écoute a aussi son importance, car lorsque Agar est au bord du désespoir l’ange lui dit : « Yahvé a entendu le cri de ta misère ». Et c’est grâce à cette écoute qu’Agar revient à la vie sociale, près de sa maîtresse, sauvant ainsi la vie de son fils des dangers du désert. De plus, le nom de son fils Ismaël signifie « celui qui entend » .
Quant à Abram, sans enfant du fait de la stérilité de son épouse, on nous dit qu’il écouta l’appel de Sara n.16 v.3). Et c’est parce qu’il l’a écoutée qu’il aura un fils avec la servante.
En synthèse : El Roï=Dieu voit Ismaël= Dieu entend

Pour Sara, ce n’est ni le regard ni l’écoute, qui sont utilisés, mais le Rire.
Elle rit lorsqu’elle entend qu’elle sera enceinte dans un an. L’ange lui dit : « tu as ri ». Elle répond : « Non ! je n’ai pas ri ! » Gn.18 v.9. Sara ment car elle a peur de cet homme qui lit dans ses pensées.
Son fils s’appellera Isaac, ce qui signifie l’enfant du rire.
L’enfant arrive comme un éclat de rire, un éclat de joie qui vient de Dieu.
L’exégète Paul Bauchamp a fait une étude sur le rire de Sara. Il dit ceci : « nous rions quand une vérité se laisse entendre » Sara a son enfant quand elle est assez mature pour l’avoir.
En littérature, le rire est un procédé qui naît de l’inattendu.
Toute l’histoire de Sara et d’Agar connaît ces rebondissements de rire et d’inattendu.
La logique biblique est une logique d’inattendu.

Les naissances dans cette histoire :

On peut dire que l’histoire de ces deux femmes tourne autour de la Naissance
Abraham a pour fils : Ismaël, dont se réclament les musulmans
Isaac, dont se réclament les Juifs.
Si l’on observe leur histoire, on s’aperçoit que chacun a deux naissances .
Ismaël a d’abord sa naissance biologique. Puis, il renaît avec l’eau du puits. Dieu a cautionné les agissements de Sara, pourtant durs et cruels. Et c’est parce que le pauvre Ismaël a été rejeté qu’il va pouvoir renaître. Ismaël va vivre l’inattendu, même si c’est déconcertant. Ismaël avait besoin d’être sevré. Il va se mettre à la bonne distance, et, lui aussi va devenir un précurseur. Finalement, cette épreuve est salutaire pour lui.

Isaac connaîtra lui aussi l’expérience de deux naissances. Après la naissance biologique, Dieu soumettra Abraham à l’épreuve du fils sacrifié. Alors qu’Isaac est emmené sur la montagne où son père est censé le sacrifier, pour obéir à Dieu, l’ange arrêtera son bras. Isaac renaît donc sur la montagne.

Agar est celle qui permet une première fécondité.
Sara est celle qui, après avoir enfanté, sépare les deux fils. Mais cette séparation était nécessaire et finalement bienfaisante.
Leurs enfants respectifs donnent, à leur tour, naissance à deux lignées : celle d’ Ismaël et celle d’ Israël .

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